vendredi 4 juillet 2014

Le conte de juillet : Iguane et l'Each Uisge


Le vent soufflait sur la lande. Iguane, son manteau long relevé dans le cou, marchait lentement en regardant attentivement autour de lui. Au loin, le manoir familial formait une masse sombre et inquiétante. Dès qu'il le pouvait, Iguane s'en évadait pour aller marcher de longues heures sur la terre humide parsemée de bruyère, d'où s'échappait souvent une brume légère.

C'était là qu'Iguane guettait avidement. Tous les jours.

De son vrai nom Fergus Mac Cornal, Iguane devait son surnom aux écailles vertes qu'il avait à la place des mains. Il était né ainsi,avec ses pattes de lézard, ce qui avait fait le désespoir de ses parents dont il était le fils unique. 


Elevé sans amour, livré à lui-même malgré l'immense fortune de sa famille, Fergus avait grandi dans l'indifférence des adultes et les moqueries des enfants du village.
Seul le garde-chasse du manoir, Georges Rosebery, avait pris en affection ce pauvre gosse infirme et mélancolique.
Pour cacher sa disgrâce, Georges avait confectionné pour son protégé des gants de cuir très épais, lui permettant à la fois de cacher et de protéger les serres vertes et écailleuses aux griffes acérées qui lui tenaient lieu de main.
Iguane les portait comme une seconde peau, été comme hiver.
Mais malgré ces efforts, tout le monde savait l'infirmité dont il était atteint.

Le soir, Iguane retrouvait Georges dans son cottage. Commençait alors le temps des contes, des histoires, des légendes. L'enfant écoutait, fasciné. Il grandit ainsi, nourri de mythes fabuleux, à la limite qui sépare le monde réel du monde imaginaire, là où les légendes et la réalité se confondent.

C'est ainsi qu'il se mit en tête de capturer l'Each Uisge. Georges lui avait raconté que, la semaine qui précédait le premier jour de l'été, l'esprit maléfique d'Each Uisge prenait soit l'apparence d'un homme élégant, soit celle d'un très beau cheval noir. C'était en cette fin juin que l'on pouvait surprendre le cheval-esprit errer dans la lande. Pour éviter qu'il ne s'attaque aux hommes ou aux enfants, les habitants des villages avaient coutume de lui faire des dons, apportant des pièces de moutons qu'ils déposaient au bord des falaises.


- Il est dangereux de croiser sa route, lui avait expliqué Georges. Il envoûte ses victimes pour les inciter à monter sur son dos, puis il les emporte au fond de l'eau afin de les noyer puis de les dévorer. Cependant, si tu lui dérobes sa bride noire, tu le rendras inoffensif et il t'obéira à jamais !

Depuis, Iguane ne pensait qu'à cela ! S'approprier le cheval maléfique. C'est pourquoi, tous les jours de ce mois de juin, il sortait matin et après-midi scruter la campagne. Il avait disposé des morceaux de viande en plusieurs endroits, afin d'appâter la bête, mais celle-ci ne se montrait pas si facilement.

Et puis un jour, Iguane fut plus chanceux que les autres fois. Alors qu'il marchait au bord d'une falaise, son regard fut attiré sur une plage en contrebas, où des phoques gris se prélassaient. Soudain, ceux-ci s'égayèrent vivement, se cachant entre les rochers. Sortant des flots dans une écume bouillonnante, un animal, mi-homme mi-cheval, avec des nageoires sur l'encolure et les membres postérieurs, s'ébroua sur le sable. En quelques secondes, son corps se transforma, et il ne resta du monstre qu'un splendide étalon à la robe noire brillante.
Iguane dévala la falaise à toute vitesse, tentant comme il le pouvait de ne pas se faire remarquer, mais de nombreux cailloux dévalèrent la pente et vinrent rouler jusqu'aux sabots du cheval. Sans bouger d'un pouce, celui-ci leva la tête calmement et regarda accourir le jeune homme.

- Oh là, tout doux ! Où cours-tu ainsi, demanda le fier animal ?
Iguane reprit son souffle.
- Je venais vous voir, dit-il.
- Cela me fait bien plaisir. Est-ce toi qui me laisse des morceaux de viande tous les jours en haut de cette falaise ?
- Oui, c'est pour vous, et si vous voulez, je vous nourrirai tous les jours si vous consentez à devenir mon ami.
- Ton ami, répéta le cheval d'un ton étrange. Ton ami... Pourquoi pas. Je dois y réfléchir. Mais en attendant, souhaiterais-tu te promener sur mon dos afin que nous fassions connaissance ?


Iguane se souvint des mises en garde de Georges. S'il montait sur son dos, l'animal l'emporterait au fond de la mer pour le dévorer.
- Non, j'ai envie de marcher, répondit le jeune homme. Promenons à pied tous les deux.
De mauvaise grâce, le cheval accepta, et il remontèrent vers la lande, marchant côte à côte.


Au début, leur conversation fut très agréable. Le cheval-esprit était courtois, cultivé, posait des questions, s'intéressait à la vie du jeune homme, de ses parents, des villageois. Iguane, sous le charme de la voix chaude et grave de ce bel animal, ne lui dévoila pas le secret de ses mains de reptile, mais se laissa aller à raconter sa douleur d'être rejeté par sa famille et sa communauté. Plus il parlait, plus il sentait sa tête tourner, comme engourdie par un enchantement. Alors qu'ils discutaient depuis une heure, Iguane fut pris d'un vertige. Il tangua, et se rattrapa en posant sa main gantée sur le dos du cheval.
- N'hésite pas à t'appuyer sur moi, dit l'animal. Si tu veux, tu peux monter sur mon dos, cela te permettra de te reposer davantage.
Iguane voyait trouble et avait envie de dormir. Après tout, c'était une bonne idée, ça, de se reposer sur le puissant cheval. Il se prépara donc à monter sur son dos. La bête mit un genou en terre pour lui faciliter la tâche.
- Monte, mon enfant, monte sur mon dos. Tu seras bien, tu seras tranquille, tu oublieras tes soucis.
Iguane bascula son corps sur le dos du cheval. Il commençait à passer la jambe gauche par dessus la croupe, quand une voix retentit au loin.
- Iguane ! Iguane !
Il s'arrêta dans son mouvement. Le cheval avait tressailli.
- Monte, mon enfant, monte sur mon dos. Tu seras bien, tu seras tranquille, tu oublieras tes soucis, répéta-t-il.
Iguane fit une deuxième tentative pour passer sa jambe par dessus la croupe, mais la voix se fit plus forte :
- Iguane, NONNNNNNN !
Le ton était si ferme qu'il sortit le jeune homme de sa torpeur. Il se rendit compte alors de ce qu'il était en train de faire, et se recula si violemment qu'il tomba à terre. Il aperçut au loin Georges qui arrivait en courant. Il se retourna vers le cheval. Celui-ci avait disparu.


- Mon garçon, qu'as-tu fait ? Il était moins une : tu étais en train de monter sur le dos de l'Each Uisge.
Iguane s'effondra en larmes dans les bras du garde-chasse. Il l'avait échappé belle, mais en même temps, il gardait de sa rencontre un souvenir de bonheur et de bien-être profonds.

Quelques jours passèrent. Iguane guettait toujours les flots, à l'endroit où il avait vu le cheval-esprit pour la première fois. Mais ce dernier ne se montra plus.

La veille de la grande fête de l'été, alors que les nuages cachaient le soleil et qu'un vent léger soufflait sur la lande, tout le monde était affairé au manoir pour les préparations.


Comme tous les jours, Iguane allait sortir quand Georges l'intercepta.
- Tu te rappelles, mon garçon, que l'Each Uisge veut ta perte. Aujourd'hui, je suis trop occupé pour te surveiller. Promets-moi de ne pas t'éloigner, de ne pas aller près de la falaise, de ne plus chercher à le revoir.
- Promis, Georges, je vais juste faire un petit tour dans la lande, je ne m'approcherai pas des falaises.


Mais Iguane avait menti. Il ne désirait rien d'autre que de revoir l'Each Uisge, et à peine était-il dehors qu'il se dirigea vers la falaise. Il n'eut pas à attendre longtemps : Comme la fois précédente, l'animal fabuleux sortit de l'écume et rejoignit le garçon. A nouveau ils parlèrent, à nouveau Iguane eut la tête qui tournait, à nouveau le cheval lui proposa de monter sur son dos.
- Monte, mon enfant, monte sur mon dos. Tu seras bien, tu seras tranquille, tu oublieras tes soucis.


Cette fois-ci, il n'y eut personne pour empêcher le malheur, et à peine le garçon était-il sur le dos de l'animal que celui-ci plongea dans les flots, entraînant sa proie dans les profondeurs de son antre sous-marin. Enigme dont la nature a le secret, après avoir suivi un court tunnel, ils débarquèrent dans une caverne qui était à sec. Une fosse emplie d'eau bouillonnait près de l'espace de roches et de sable où l'Each Uisge avait allongé Iguane. Le monstre, qui avait à présent une apparence mi-homme, mi-cheval avec des courtes nageoires verdâtres, commença à déshabiller son prisonnier. Le jeune homme reprit ses esprits au moment où l'Each Uisge s'apprêtait à retirer ses gants. Par réflexe, il se débattit, mais le monstre était plus fort et tira d'un coup sur les doigts de cuir, dévoilant les pattes griffues, vertes et écailleuses du garçon.
De surprise et de peur, la bête se cabra et perdit l'équilibre, entraînant Iguane avec lui vers la fosse. Ce dernier, dans un effort désespéré pour ne pas tomber, repoussa l'animal de ses mains. Dans la panique, ses griffes acérées coupèrent net le licol du cheval...

Il y eut un hennissement à déchirer les tympan. Dans un bouillon d'écume, le monstre peu à peu se transformait. Comme la prophétie l'annonçait : Sans son licol, l'Each Uisge redevenait cheval. Un simple cheval noir, au regard doux et docile, prêt à obéir à Iguane, devenu son maître. 
 
Mais le tourbillon de la fosse était violent, et engloutit l'animal en quelques instants.
Le jeune homme regarda la fosse, et puis ses mains difformes. Ses mains d'iguane qui venaient de lui sauver la vie. 
 
Il se rhabilla lentement, enfila ses gants de cuir, et emportant le licol – c'était plus prudent – il plongea vers le tunnel qui le ramenait à la surface.

Extrait du recueil Histoires pas normales
de Sophie Noël



2 commentaires:

  1. quelle belle histoire!!!!! moi, dont l'iguane est l'animal favori...merci pour cette instant de plaisir où notre âme d'enfant refait surface

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